Considérations éthiques relatives à l’utilisation des animaux comme sources d’organes, de cellules et de tissus à des fins de transplantation
[ Extrait du rapport du Conseil de l’Europe 2000 : Working Party on Xenotransplantation, Strasbourg, juillet 2000. Reimprime avec autorisation. ]
Deux grandes questions se posent dans le débat relatif à l’utilisation des animaux pour la xénotransplantation. La première consiste à savoir si en principe on peut considérer comme moralement acceptable d’utiliser des tissus ou des organes d’animaux comme transplants. Si l’on est d’accord en principe, se posent ensuite d’autres questions en rapport avec le bien-être des animaux dans le cadre de tout programme de xénotransplantation. Par exemple, dans quelle mesure les animaux souffrent-ils dans des procédures telles que la trangenèse, les programmes d’élevage d’animaux-source, les systèmes d’élevage particuliers imposés par le besoin de disposer d’animaux exempts de toute maladie, et par le processus de prélèvement d’organes? En d’autres termes, est-il possible de garantir des normes élevées de soins humanitaires aux animaux, de leur naissance à leur mort? Troisième considération importante, la xénotransplantation reste une technologie en cours de développement et un grand nombre d’animaux vont être utilisés dans le cadre de programmes de recherche et de développement. L’expérimentation animale est en soi une question chargée émotivement, dont il faudra s’occuper dans le cadre de tout débat sur l’éthique de la xénotransplantation.
Est-il acceptable de se servir d’animaux? Les questions qui se posent
Toute une série de questions d’ordre éthique doivent être prises en considération : est-il moral de se servir des animaux, est-il acceptable de manipuler génétiquement ces derniers, a-t-on le droit d’expérimenter sur des espèces particulières d’animaux pour mettre au point des technologies?
On trouve au sein de la société dans son ensemble, toute une gamme d’opinions sur ce qu’il est acceptable de faire ou de ne pas faire avec les animaux, notamment s’il est moralement acceptable ou non de s’en servir comme sources de tissus ou d’organes à transplanter. On se rend compte de tout cet éventail d’opinions dans les enquêtes sur les attitudes auxquelles il a déjà été fait référence dans ce rapport. Il est important de les prendre en considération, de voir d’où elles viennent, et d’étudier les critères qui les fondent, pour définir les politiques qui décideront si oui ou non, et comment, recourir à la xénotransplantation.
Tout débat raisonnable sur l’utilisation des animaux à des fins de xénotransplantation doit prendre en considération les rapports existant entre les animaux et les hommes, et ce qui est considéré comme acceptable à l’heure actuelle à cet égard. Une théorie de défense des droits des animaux interdirait toute utilisation de ces derniers à quelles que fins que ce soit, sauf s’il y allait de l’intérêt des animaux en cause. Pourtant, la majorité des gens dans le monde acceptent d’utiliser partiellement les animaux, encore que pour certains d’entre eux de façon limitée uniquement, à des fins qui n’entraînent pour ces derniers ni la souffrance ni la mort.
Si l’on accepte une utilisation partielle des animaux, il faut alors définir ce que l’on considère comme une pratique acceptable ou inacceptable. Sur ce point, les opinions divergent beaucoup. On se sert déjà abondamment des animaux dans les sociétés humaines à différentes fins. Ils servent notamment à se nourrir, à se vêtir, à tenir compagnie, à distraire et comme « outils » de recherche dans les sciences biomédicales. Leurs tissus, par exemple la peau et les valvules cardiaques du porc, servent également à des fins médicales. Certains estiment qu’il faudrait s’en tenir aux utilisations actuelles (et de fait qu’il faudrait leur apporter des restrictions) et interdire toute exploitation supplémentaire. D’autres pensent, et c’est une opinion qui semble dominante chez ceux qui ont répondu aux enquêtes, qu’il faudrait autoriser les utilisations susceptibles de profiter directement aux êtres humains, encore que sous réserve d’une réglementation et d’un contrôle stricts tenant pleinement compte du bien-être des animaux.
Il existe une dimension supplémentaire à la xénotransplantation qui dépasse les utilisations actuelles des animaux, car bon nombre d’entre eux sont des animaux transgéniques. Le génie génétique est différent des autres technologies d’élevage; certains y sont opposés pour des raisons morales, sociales ou religieuses et partent du principe que les êtres humains ne devraient pas « se substituer à Dieu » et manipuler les gènes (ce faisant mettant en danger l’intégrité) de n’importe quel organisme, plante ou animal vivant.
La question de l’espèce utilisée est un sujet de controverse supplémentaire, à savoir est-il plus acceptable de recourir à certaines espèces comme le porc comme source d’organes plutôt qu’à d’autres comme les primates? Les raisons invoquées peuvent relever de la psychologie ou de la culture (par ex., il peut être considéré comme acceptable d’utiliser des porcs étant donné que l’on s’en sert déjà dans la consommation mais, à l’opposé, il peut être considéré comme inacceptable de recourir à des primates qui n’entrent pas dans notre alimentation). Ces raisons peuvent aussi concerner le bien-être des animaux, autrement dit considère-t-on possible d’élever certaines espèces d’animaux dans des conditions de propreté suffisantes en laboratoire sans que cela ait des retombées importantes sur leur bien-être? Se posent également d’autres questions en rapport avec les risques de maladie associés à certaines espèces.
L’essentiel du débat jusqu’à maintenant a porté sur l’utilisation des porcs et des primates comme sources d’organes et de tissus, étant donné que le gros de la recherche sur la xénotransplantation se sert de ces espèces. Aux États-Unis, on considère comme acceptable de se servir de primates comme sources d’organes (bien que récemment des réserves aient été émises quant au niveau de risque de maladie). Au R.-U., le comité Kennedy (qui a effectué un examen poussé de la question et qui a déposé son rapport en 1996) en est arrivé à la conclusion qu’il était acceptable d’utiliser des porcs, mais pas des primates, comme sources de tissus et d’organes. Plusieurs autres pays dans l’enquête ont exprimé des points de vue analogues.
Enfin, il y a une dernière question, à savoir : le développement de la technologie de la xénotransplantation jusqu’au point de s’en servir systématiquement pose la question de l’utilisation des animaux dans des expérimentations susceptibles de leur causer potentiellement souffrances, douleurs et détresse. On justifie ces recherches en pensant aux vies sauvées grâce aux transplantations d’organes ou aux thérapies cellulaires réussies. Toutefois, si dans son ensemble la société devait rejeter la xénotransplantation, ou ne pouvait se permettre de la mettre en œuvre, on pourra dire que la vie d’un grand nombre d’animaux ayant servi à cette recherche aura été sacrifiée en vain.


